Festivals et Covid, la fête est finie

ARIEL MARTÍN | Séance de clôture du Sónar en juillet 2019, avec le dj allemand Dixon
ARIEL MARTÍN | Séance de clôture du Sónar en juillet 2019, avec le dj allemand Dixon

VICENÇ BATALLA. Nous n’avons pas de date nulle part en Europe pour retourner danser. Quelques salles de concerts ou ses terrasses ont rouvert timidement en été ou en automne avec des chaises, distanciation physique et un masque sur le visage qui est très loin du concept de musique ensemble qui abat des barrières sociales, des genres et de préjugés. Exit, donc, pour l’instant les caves, les boîtes et les festivals de pop-rock, électro et musiques urbaines avant qu’on ne réussisse à chasser le virus. Un étude de France Festivals avait évalué pour la période avril-août des pertes pour les festivals tous genres confondus dans le pays à 2,3 milliards d’euros et un de ses auteurs, Emmanuel Négrier, vient de nous relever ce montant à 3 milliards pour l’année complète et plus de 100 000 emplois concernés. 

Au sud des Pyrénées, l’Académie catalane de la musique chiffre à 4 000 les concerts annulés jusqu’à septembre, avec plus de 40 millions d’euros de pertes. Dans tout le secteur culturel et seulement jusqu’à juillet, presque 6 000 entreprises en Catalogne avaient été obligées de s’accueillir au chômage partiel touchant 53 000 personnes, selon le Conseil national de la culture et des arts (CoNCA). Déjà, en Catalogne et en Espagne, la crise à partir de 2008 avait modifié substantiellement l’écosystème des festivals. Maintenant, la crise sanitaire qui se double en crise économique risque d’avoir la peau de beaucoup de ces festivals et d’autres structures plus petites et à caractère indépendant. Si on regarde, comme on le fait dans cet article, les aides publiques dans un pays ou l’autre on s’aperçoit que les choses en France ne vont pas bien mais en Espagne vont pire. Récit de l’année blanche des concerts dansants.

VICENÇ BATALLA | Image nocturne en décembre 2019 des Trans Musicales, aux hangars du Parc des Expositions de Rennes
VICENÇ BATALLA | Image nocturne en décembre 2019 des Trans Musicales, aux hangars du Parc des Expositions de Rennes

Les Nuits Sonores à Lyon en mai, le Sónar en juin à Barcelone, Les Nuits de Fourvière de retour à Lyon en juillet… Ce sont des festivals dont on fait régulièrement la couverture et qui cette année ont été obligés d’annuler. D’accord, on a pu assister à quelques concerts aux Fêtes de la Mercè de Barcelone fin septembre de la même manière que la ville a continué à organiser des spectacles pendant tout l’été. Et à Paris, début septembre, on a pu profiter de trois lives d’affilée au Centquatre, la Fondation Cartier et Jazz à La Villette. Mais la suspension des Trans Musicales de Rennes, en décembre, vient certifier cette année blanche pour les grands rassemblements musicaux où on n’est pas figé à un espace fixe attribué d’avance. Et il faut rappeler qu’on n’a pas détecté de cluster de contagion de coronavirus dans ces autres rencontres plus restreintes.

Mais, avec le deuxième confinement d’automne, les autorités ont fait marche arrière dans tous les cas. Sans parler des salles de musique qui sont fermées depuis mars. “L’évolution du monde festivalier, la croissance du phénomène de ‘festivalisation’ a conduit à faire naître un véritable écosystème”, raconte comme introduction Emmanuel Négrier, politologue à l’Université de Montpellier et à l’initiative du groupe de recherche SoFEST! qui a réalisé l’étude Festivals annulés, estimer la perte économique et sociale. “Et ce phénomène est pluridimensionnel : il y a l’aspect économique, de pertes que nous avons estimées à 2,3 milliards d’euros (et qui tient compte aussi des retombées associées aux déplacements, hébergement et restauration sur place) et qui, selon la même estimation, cette fois sur une année complète pourrait dépasser les 3 milliards d’euros perdus”. On calcule en 2 640 les festivals suspendus en France entre avril et août, sur le total de 4 000 pendant cette période et 6 000 toute l’année. Deux tiers sont exclusivement ou majoritairement de musique.

Négrier enchaîne, après, avec l’impact au niveau du travail. “Il y a l’ensemble des emplois, souvent temporaires ou intermittents, qui sont concernés par ces annulations, que nous avons estimées à plus de 100 000 personnes. Si l’on intègre à ce calcul l’ensemble des bénévoles qui témoignent de l’ancrage social et territorial des festivals, on atteint cette fois plus de 300 000 personnes”. On ajoute que l’étude, dans sa troisième partie, quantifie le nombre d’artistes touchés à plus de 18 000 (environ 12 000 français) et le nombre d’engagements perdus en musique à plus de 150 000 et, dans tous les types des festivals, à plus de 230 000. Et on ne compte pas les artistes amateurs qui profitent de ces rendez-vous pour se faire connaître.

Les annonces de la ministre Roselyne Bachelot

LAURIE DIAZ | Le politologue et spécialiste en festivals de musique Emmanuel Négrier, aux États généraux des indépendants de la culture à Lyon en octobre
LAURIE DIAZ | Le politologue et spécialiste en festivals de musique Emmanuel Négrier, aux États généraux des indépendants de la culture à Lyon en octobre

La profession a le sentiment de payer une politique erratique au niveau des décisions pour faire descendre la pression hospitalière à cause de la deuxième vague du coronavirus. “C’est d’ailleurs ce qui alimente l’incompréhension des mesures générales qui touchent, par exemple, des spectacles où toutes les précautions ont fait leurs preuves, et où le risque objectif de contracter le virus est bien moindre que dans n’importe quelle réunion familiale ou grouillement de supermarché”. Négrier signale comment la nouvelle ministre de la Culture, Roselyne Bachelot, qui a remplacé en juillet Franck Riester, s’est aussi heurtée au reste du gouvernement dans une situation qui se répète dans presque tous les gouvernements du monde en ce moment. “Les arbitrages perdus par la ministre à ce sujet pèsent très lourd en termes sociaux, culturels et artistiques”.

“On peut, en effet, imaginer que les grands festivals subventionnés feront l’objet d’une attention très bienveillante de la part des pouvoirs publics”, continue le chercheur universitaire. “Mais pour les autres ? On voit bien que les solutions de transfert sur le streaming et les concerts en ligne ne peuvent en rien se substituer à l’expérience festivalière. Même en termes de concert, pour un happening en ligne réussi du groupe coréen TBS (800 000 spectateurs, 20 millions d’euros de recettes), en juin dernier, combien de prestations gratuites, donc largement déficitaires pour toute la chaîne de valeur de la musique ou du spectacle ? L’écrasante majorité”.

C’est Bachelot qui avait invité début octobre les principaux acteurs du circuit pour les États généraux des festivals à Avignon. Et qui avait détaillée les aides d’urgence pour la culture, qui intègrent un plan de relance de 2 milliards d’euros et atteignent les 5 milliards si on compte le chômage élargi pour les intermittents du spectacle et les autres aides transversales (activité partielle, exonération des charges, fonds de solidarité et prêts garantis). “La France, contrairement à beaucoup de pays, a mis en œuvre des mesures de sauvegarde qui sont, pour partie, dispensées par le ministère de la Culture et ses directions régionales, par le Centre National de la Musique, mais aussi, et c’est très important, par les collectivités territoriales. Les régions, départements et communes ont maintenu en grande partie leurs subventions”.

Mais Négrier nuance ces aides. “Les festivals ne sont pas sauvés pour autant. Au contraire, on peut penser que certains ne survivront pas à l’annonce d’une saison 2021 qui ne se déroulerait pas de façon totalement normale du point de vue des conditions d’accueil. Et il ne faut pas oublier que le public lui-même, notamment sa partie la plus populaire, aura des difficultés à conserver la même intensité de pratique, même s’il en avait la possibilité sanitaire”.

D’une crise financière à une crise sanitaire en Espagne

ARCHIVE | La salle de concerts de Barcelona Razzmatazz, fermée depuis mars dernier
ARCHIVE | La salle de concerts de Barcelona Razzmatazz, fermée depuis mars dernier

On peut le comparer avec ce qui s’est passé en Espagne après la crise financière de 2008 et de la dette en 2012. Pas mal de festivals d’arts scéniques et des musiques dites érudites ont disparu, parce qu’ils étaient dépendants des administrations publiques ou directement étaient organisés par elles-mêmes. Par contre, les festivals de musiques actuelles, même s’il en a eu qui ont péri, ont augmenté et aussi ceux dédiés à l’audiovisuel parce que leur financement est majoritairement privé et, dans le deuxième cas, les nouvelles technologies les font moins chers.     

“Pendant la crise économique les festivals artistiques plus touchés étaient ceux plus dépendants des ressources publics, à cause de la coupure dans les budgets en culture”, met en perspective Tino Carreño, collaborateur de Négrier depuis l’Université de Barcelone et auteur de la thèse doctorale La gestion des festivals en temps de crise autour de la période 2007-2013 en Espagne.“Les festivals de musique n’ont tant ‘souffert’, parce que dans la structure de leurs revenus le poids du guichet était fondamental et leurs spectateurs se sont accrus tous les ans. Il était aussi important leurs sponsors et d’autres revenus, comme la consommation des mêmes spectateurs”.

Une chose qui a totalement changé, dans l’actuelle crise sanitaire. “L’incertitude et les restrictions sanitaires qui essayent d’empêcher les agglomérations de gens font de ces macro festivals musicaux les plus touchés parce que, par exemple, le Primavera Sound à Barcelone ou les grands festivals de la côte de Valence FIB, Rototom, Arenal Sound ou Medusa ont été obligés de se suspendre. Se traitant des festivals de théâtre ou cinéma, normalement avec beaucoup de poids de l’administration, ont a pu les maintenir avec des jauges réduites ou des modèles hybrides”.

Est-ce qu’il a une voie de sortie pour ces macro festivals ? “C’est une hypothèse, mais si les futurs vaccins sont efficaces le plus probable c’est qu’ils soient de retour avec le même modèle tout en y intégrant des plans B pour s’adapter à de nouveaux changements”. Et il y a toujours une partie perdante. “Si on ferme beaucoup des salles de concert dû à leur économie pas soutenable, il y aura une augmentation à nouveau dans le nombre des festivals parce qu’ils présentent moins des risques financiers par rapport à une programmation stable”. En guise de dénonce, des salles de toute l’Espagne ont fait public le manifeste #elúltimoconcierto pour rappeler sa situation critique.

Amputation budgétaire de la culture   

EDU CHIRINOS | L'artiste péruvien a réalisé ce montage photographique sur la crise des salles fermées dans sa série <em>Ruines</em>
EDU CHIRINOS | L’artiste péruvien a réalisé ce montage photographique sur la crise des salles fermées dans sa série Ruines

À noter que, pendant la Grande Récession du changement de la décennie, les administrations publiques espagnoles avaient diminué d’un quart leurs subventions culturelles spécialement durant la période 2011-12, selon l’étude de Carreño. Le financement privé avait aussi diminué d’un quart, mais le nombre de spectateurs n’avait reculé que de 7 %. Et, d’autre côté, le pays était monté à la troisième position au monde en nombre de touristes attirés par leurs festivals. Cette diminution d’argent public a été plus marquée de la part du gouvernement central, qui entre 2007 et 2013 a réduit presque à la moitié son budget culturel et situé le pourcentage du total au exigu 0,34 %. Les régions avaient aussi coupées leurs budgets culturels de la moitié, mais le pourcentage restait encore à près de 1 % et les municipalités ont été les plus résiliantes. Dans ce sens, les gouvernements de droite du Parti Populaire ont été les plus enthousiastes à amputer la culture sous le dogme de l’austérité.      

Ce carnage a eu comme effet d’appauvrir le réseau de petits festivals qui n’étaient à vocation commerciale ou grand public, surtout dans les villes et villages petits et moyens. Ce qui a renforcé le triangle de zones plus urbaines Barcelone-Bilbao-Madrid, en détriment de la diversité et des endroits les plus dépeuplés. Carreño, valencien lui-même, élargit ce triangle à la côte de Castelló de la Plana et ajoute : “probablement, Madrid soit d’entre ceux où on organise moins de macro festivals de musique”.

De sa part, Négrier avertit sur la tentation des administrations de laisser couler ces manifestations au nom du libre marché. “Il faut y regarder à deux fois avant de céder au fantasme de la bonne purge ‘darwinienne’ qui permettrait la sélection naturelle et la survie des meilleurs. La ‘sélection culturelle’ ne fonctionne pas sur ce mode”.

Une dépense par habitant en dessous de la moyenne européenne

EDU CHIRINOS | Chirinos transforme la salle barcelonaise Apolo en magasin d'une chaîne de vêtements dans cet autre montage photographique
EDU CHIRINOS | Chirinos transforme la salle barcelonaise Apolo en magasin d’une chaîne de vêtements dans cet autre montage photographique

Il y a une autre donnée, qui est illustratrice sur ce que font les pouvoirs publics en culture. C’est l’investissement par habitant, en le comparant entre les pays européens. Avec des chiffres 2018 de l’agence Eurostat, la moyenne de l’Union Européenne est de 135 euros par habitant. L’Espagne se trouve en dessous, avec 113 euros, et seulement le Royaume-Uni (85), l’Italie (84), le Portugal (51), la Roumanie (38) et la Grèce (26) sont derrière. L’Allemagne est à 163, la France à 211 et, sans surprise, ce sont les pays nordiques les plus engagés avec l’Islande au sommet à 661.

Dans le cas concret de la Catalogne, et selon le dernière étude du Conseil national de la culture et les arts (CoNCA) qui vient d’être publié, le budget en culture de toutes les administrations, État, gouvernement régional et collectivités locales (1,073 milliards d’euros), n’a pas encore récupéré le niveau de 2010. Il y a dix ans, la dépense était de 167 euros par habitant. En 2019, il n’est revenu qu’à 140 euros. En 2013, elle avait dégringolé à 109. Le gouvernement central a divisé par quatre leur contribution pendant cette décennie et actuellement n’est que de 2 euros, la Generalitat l’a coupé d’un tiers à 35 euros et ce sont les collectivités locales qui la maintiennent presque intègre à 102 euros.

Au début d’année, l’industrie culturelle catalane présentait malgré tout des signes encourageants. Son chiffre d’affaires était de 45 millions d’euros par mois. Pendant le premier confinement, celui-ci a chuté à 8 millions. Et, en juillet, n’avait grimpé qu’à 25 millions. En fait, la perte d’affiliations à la Sécurité Sociale durant le premier semestre fut de près 9 %, quand pour les entreprises dans leur ensemble en Catalogne ne surpassaient 4 %. Quelque chose qui explique que pas loin de 6 000 entreprises culturelles et 53 000 de leurs salariés étaient en juillet au chômage partiel.

Musiciens sans horizon en 2021

EDU CHIRINOS | Dans cette occasion, Chirinos change l'ancienne salle Sidecar, à la place Reial, en <em>fast-food</em>
EDU CHIRINOS | Dans cette occasion, Chirinos change l’ancienne salle Sidecar, à la place Reial, en fast-food

L’Académie catalane de la musique fait état de 4 000 concerts annulés jusqu’à septembre, et des pertes de 40 millions d’euros. 70 % des musiciens n’ont aucun contrat ni signé ni promis pour l’année prochaine. L’Annuaire de la musique en Catalogne 2020, dans son cas, signale une chute du chiffre d’affaires de 90 % et la perte de 94 % de spectateurs. Le secteur discographique communique une diminution de 65 % de leurs revenus.

De son côté, le Syndicat des cinémas alerte que chaque semaine avec les salles fermées représente 450 000 d’euros en moins. Et le circuit théâtral de Barcelone signale 5 300 séances suspendues (510 spectacles), 850 000 spectateurs en moins et une perte de 30 millions d’euros.

Par contre, le nombre d’abonnés aux plateformes d’internet en streaming s’est accru de moitié. Netflix est arrivé à 2,7 millions d’abonnés, Amazone Prime à 1,2 millions et HBO à 639 000. La plateforme catalane Filmin, qui a négocié avec pas mal de festivals de cinéma espagnols la diffusion des films online, a gagné aussi entre 10 et 15 % d’abonnés. En total, 62 % des catalans sont inscrits maintenant à une plateforme numérique des contenus audiovisuels. De sa part, la demande du livre numérique a augmenté de 410 %.

Mais la progression numérique ne compense pas, au contraire, le presque black-out du spectacle vivant. Et les aides publiques d’urgence au sud des Pyrénées se révèlent dérisoires. “Dans le domaine privé et surtout dans le secteur musical, les propriétaires sont en train de vivre un marathon où ils doivent résister tout ce temps pour après pouvoir remonter une fois dépassée la crise pandémique et économique”, souhaite Carreño. “On verra quel sera l’effet des actuelles aides d’urgence de l’administration publique, qui ne suffisent pas, et s’il y aura une sorte de plan de relance plus tard”.

Des financements et aides insuffisantes 

EDU CHIRINOS | Ici, Chirinos fait passer l'Heliogàbal, au quartier de Gràcia, comme agence bancaire
EDU CHIRINOS | Ici, Chirinos fait passer l’Heliogàbal, au quartier de Gràcia, comme agence bancaire

Les experts de l’étude du CoNCA identifient, à long terme, les failles : “le financement déficitaire, la précarité des travailleurs, la distanciation du secteur culturel des citoyens, la distanciation entre la politique et la réalité culturelle du pays, la forte centralité de Barcelone au détriment des périphéries, les inégalités de genre et le changement du modèle économique”. Et pour atteindre ces objectifs, on réclame “des politiques culturelles claires et accordées au-delà des mandats parlementaires pour garantir un bon financement publique”.    

Il est clair que ces aides d’urgence en Catalogne et en Espagne ne sont pas suffisantes, du point de vue de la crise et de ce que font les pays voisins. Le ministère de la Culture espagnol, après 75 millions en mai, a augmenté de 6 à 16,5 millions d’euros les aides de l’Institut national d’arts scéniques et la musique (INAEM) pour l’année 2020. Et prolonge jusqu’au 31 mars la possibilité de s’y accueillir.

Le gouvernement catalan, de sa part, a annoncé 19 millions de plus qui s’ajoutent au 30 millions du printemps et qui doivent se distribuer entre novembre et décembre. Les professionnels de la culture, artistes et techniciens, par exemple, ont droit à une seule paye de 750 euros. Pourquoi une aide si maigre ? Parce que, en Espagne, on n’a pas réellement mis en oeuvre le dénommé Statut de l’Artiste, équivalent au régime des intermittents du spectacle en France. On en est encore là.

Aux boîtes de nuit et discothèques, qui vont continuer fermées d’ici le printemps prochain, la Generalitat a décidé de leur octroyer une aide d’entre 6 000 et 9 000 euros. Selon les deux syndicats catalans du secteur (FECASARM et FECALOM), qui revendiquent 200 000 salariés, cet argent ne couvre même pas 1% des pertes. Et on se confie, pour l’instant, au chômage partiel et une exonération des taxes de l’État qu’ils demandent qu’on le prolonge jusqu’à 2022.

Des expériences en France et en Europe

LAURIE DIAZ | Deux participants aux journées des indépendants à Lyon, en train d'échanger ses impressions avec le masque
LAURIE DIAZ | Deux participants aux journées des indépendants à Lyon, en train d’échanger ses impressions avec le masque

Il y a une vraie différence avec la France, où le gouvernement vient d’approuver que des entreprises, comme les restaurants et les boîtes de nuit, puissent accéder à une compensation représentant 20 % du chiffre d’affaires et qui peut atteindre 200 000 euros. Tandis que les saisonniers, extras et d’autres travailleurs subalternes (comme dans les stations de ski) vont recevoir entre novembre et février 2021 une aide de 900 euros mensuels. Le chômage des intermittents du spectacle était déjà prolongé jusqu’à août prochain.

Au niveau européen, la France a ses atouts et ses limitations. Dans la ville allemande de Leipzig, en août, on a testé des concerts dans une salle avec 2 000 personnes qui se déplaçaient et à qui on suivait leurs traces et les superficies qu’elles touchaient le plus souvent grâce à des produits désinfectants fluorescents. De son côté, la salle barcelonaise Apolo organise mi-décembre une soirée en live avec mille personnes à qui on fera des tests PCR et antigènes avant et quelques jours après le concert. Des expériences qui servent à Négrier pour pointer du doigt le manque d’audace dans son pays. “La France a abordé la crise sanitaire avec trop de certitudes qui se sont figées en intérêts corporatistes au sein de l’appareil d’État. Mais ce qui fonctionne en période stable peut être redoutablement dangereux face à un phénomène nouveau. Et l’expérimentation, en France, est malheureusement aussi souvent sur les lèvres que déserte des mains”.

En inversant la donne, le journaliste culturel Michel Guerrin dans sa chronique hebdomadaire au journal Le Monde rétorquait : “la France culturelle résiste grâce à son modèle, charpenté par l’argent public, et au Gouvernement, qui multiplie les aides d’urgence. Les grincheux devraient regarder ce qui se passe à l’étranger. Aucun autre pays, hormis l’Allemagne, ne protège autant la culture dans la tempête”. Et, à partir de là, Guérin comparait le modèle franco-allemand et européen face à l’anglo-saxon britannique et américain où l’argent privé et les mécènes sont quasi les seuls qui paient. Mais, maintenant, leurs musées sont en train de vendre tableaux et sculptures, Broadway ne rouvrira pas avant septembre 2021 et les cinémas aux États-Unis peuvent fermer pour toujours.

Sa chronique, toutefois, se terminait par un rapport alarmant de l’OCDE : “les lieux culturels bien installés s’en sortiront mieux que les millions de travailleurs indépendants et artistes, d’autant que l’activité sera ralentie dans les deux ou trois ans qui viennent”.

La colère des indépendants et de Laurent Garnier

LAURIE DIAZ | Vincent Carry, directeur d'Arty Farty, intervenant aux journées de Lyon
LAURIE DIAZ | Vincent Carry, directeur d’Arty Farty, intervenant aux journées de Lyon

C’est ici que prends forme la colère des indépendants de la culture en France, à l’instar de l’Appel lancé depuis Lyon par la structure Arty Farty qui organise les Nuits Sonores. Après que la ministre Bachelot eût affirmée à Avignon que le dénommé monde de la nuit et les discothèques n’entrent pas dans le spectre du ministère de la Culture mais de l’Intérieur, le directeur d’Arty Farty, Vincent Carry, a publié une tribune sulfureuse au journal Libération dans laquelle il mettait en question ces aprioris et la hiérarchie culturelle : “au moment où le secteur est à genoux et où de nombreuses entreprises et structures se préparent à disparaître dans le silence et l’obscurité du couvre-feu, il est de la responsabilité du ministère de la Culture, comme certains élus locaux ont commencé à le faire, de rappeler ce que ces centaines d’artistes, ces lieux, ces événements, cette grande chaîne de création ont apporté à notre pays, et pas seulement à son rayonnement culturel international (même si depuis trente ans, sans la culture électronique, ce fameux ‘rayonnement français’ eut été bien pathétique en matière de musique, et que ce serait quand même la moindre des choses de s’en souvenir)”.

Et il finissait, en combattant de la face cachée de la culture, avec ce plaidoyer : “aujourd’hui, le ‘dancefloor’ est redevenu un ring politique, un terrain où le débat, de MeToo à Black Lives Matter, déborde largement le cadre des enjeux artistiques et esthétiques, bien au-delà des questions propres à la survie d’une scène ou des libertés et contraintes relatives à la nuit elle-même”.

ARCHIVE | Affiche de la tournée de Laurent Garnier au Japon en 2013
ARCHIVE | Affiche de la tournée de Laurent Garnier au Japon en 2013

Au même moment, le célèbre dj Laurent Garnier publiait sur son blog une autre missive colérique adressée à Bachelot dans laquelle il actait que, pour eux, la fête est terminée et ce depuis maintenant de longs mois”, parce qu’ils ne font plus partie du spectacle vivant mais “du spectacle mort”. “Le manque flagrant de considération, l’ignorance émanant de votre ministère envers le secteur de la nuit et des clubs est clairement interprété par beaucoup d’entre nous comme une forme de mépris incompréhensible”, s’exclamait le dj qui peut se vanter d’être un des ambassadeurs de la French touch depuis les années quatre-vingt-dix.

Zones d’urgence de la fête

Trois mois auparavant, une autre tribune à Libération signée par 170 musiciens, djs et acteurs de la French touch, parmi autres le même Laurent Garnier, Jean-Michel Jarre, l’ex compagne de Pierre Henry Isabelle Warnier, Étienne Crécy, Boombass de Cassius ou l’ancien manager de Daft Punk Pedro Winter, interpellait aussi Bachelot. “Au fil des années, le ministère de la Culture s’est progressivement éloigné des centaines de compositeurs et interprètes de musiques électroniques, préférant concentrer son attention et ses politiques culturelles sur des segments plus restreints du prisme de la création”, pouvait-on lire dans cette tribune qui ironisait sur le goût connu de la ministre pour la musique classique en rappelant le précurseur français Pierre Schaeffer il y a soixante-dix ans et sa musique concrète annonciatrice du sampler.

Tout en faisant valoir que les musiques électroniques représentent près de demi-milliard d’euros de chiffre d’affaires en France, soit 17 % du marché des musiques actuelles, et qu’elles emploient 100 000 personnes de manière directe et indirecte, qui sont pour la plupart en dehors du régime de l’intermittence (60 % sont des auto-entrepreneurs), les signataires demandaient “un plan massif pour le sauvetage des artistes avec la création d’un fonds d’aide” et la déclaration des ‘zones d’urgence de la fête”.

Le danger du monopole des grands groupes

Reste l’Europe comme secours, même s’il y a quatre mois on l’a déjà analysé dans un autre long dossier où on remarquait les blocages qui existent au niveau supranational. En plus, les réalités culturelles divergent d’un pays à l’autre comme on l’a constaté entre la France et l’Espagne. Négrier souligne, par exemple, qu’en Belgique et les Pays-Bas les multinationales, dont Live Nation, ont une présence beaucoup plus importante qu’en France. Et on ne doit pas sous-estimer non plus l’emprise de Vivendi et AEG.

“L’Europe, en matière de culture, est moins un acteur qu’un espace de mobilisation”, précise Négrier. “La dimension collective est déjà une réponse plus appropriée, par les plateformes coopératives qu’elle permet d’opposer aux éventuels abus de position dominante. Mais elle se heurte aussi à l’absence de règle adaptée à la situation de concentration, notamment dans le milieu des musiques actuelles. Or la réponse réglementaire, la capacité de régulation, d’imposition de normes relèvent des niveaux nationaux et, sur des points clefs, européens”.

Quelle sera la réaction de ces groupes quand les festivals pourraient être de retour ? Live Nation a perdu 98 % de son chiffre d’affaires, lui aussi, au premier semestre 2020, mais où ces groupes auront la capacité de ‘faire leur marché’ dans l’écosystème festivalier c’est en acquérant les événements qu’ils ont déjà identifiés comme cibles depuis quelques années”.

JULIEN MIGNOT | Les 150 délégués de toute la France qui ont participé aux États généraux des indépendants de la culture et des médias à Lyon le 7 et 8 octobre derniers, auxquels parisBCN a assisté
JULIEN MIGNOT | Les 150 délégués de toute la France qui ont participé aux États généraux des indépendants de la culture et des médias à Lyon le 7 et 8 octobre derniers, auxquels parisBCN a assisté

“Ils se contenteront d’offres d’achat cohérentes avec la marchandisation de tel ou tel événement”, poursuit le chercheur. “Avec la logique d’organisation de tournées sur le territoire ; avec la combinaison de profits qui pourra être tirée de leurs stratégies à 360° portant sur l’ensemble des revenus attachés à l’artiste, du disque au concert, en passant par le ‘direct-to-fan’ et les produits dérivés”.

“Le danger n’est donc pas l’omnivorisme des groupes industriels que l’abus d’une position dominante, liée à leur influence sur chacun des maillons de la chaîne de valeur musicale”, alerte Négrier. Et, nous, on aura toujours envie alors de se frotter au corps dansants des autres ?

 

Livre blanc des États généraux des indépendants de la culture; 250 pages avec le manifeste, 140 propositions et 20 tribunes 

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