Justine Triet remporte une Palme d’Or surestimée avec ‘Anatomie d’une chute’

VICENÇ BATALLA | La cinéaste française Justine Triet, avec sa Palme d'or au Festival de Cannes 2023 pour Anatomie d'une chute, à côté de l'actrice principale, l'Allemande Sandra Huller
VICENÇ BATALLA | La cinéaste française Justine Triet, avec sa Palme d’or au Festival de Cannes 2023 pour Anatomie d’une chute, à côté de l’actrice principale, l’Allemande Sandra Huller

VICENÇ BATALLA. Certaines décisions sont solomoniques et difficiles à digérer. La Palme d’or 2023 du Festival de Cannes a été remportée par la Française Justine Triet pour Anatomie d’une chute, un thriller familial et judiciaire situé dans les Alpes, qui se complaît sans laisser beaucoup de place au spectateur et qui est truffé de références assez gratuites à la haute culture. Face à ce choix du jury présidé par Ruben Östlund (les critiques français, qui le descendaient pour ses deux Palmes d’Or, vont maintenant l’adorer), The Zone of Interest, de l’Anglais et beaucoup plus novateur Jonathan Glazer, a été relégué au Grand Prix – la Palme d’argent -. Tiré d’un livre de Martin Amis, récemment décédé, il développe le contre-champ de l’Holocauste avec la famille du patron nazi vivant de l’autre côté des murs d’Auschwitz. Une contre-champ qui en dit bien plus, cinématographiquement et sur le cynisme du monde actuel, que le envahissant Anatomie d’une chute.

VICENÇ BATALLA | Le réalisateur anglais Jonathan Glazer, au milieu, Grand Prix du Festival de Cannes 2023 pour The Zone of Interest
VICENÇ BATALLA | Le réalisateur anglais Jonathan Glazer, au milieu, Grand Prix du Festival de Cannes 2023 pour The Zone of Interest

Il se trouve que l’actrice principale des deux films est l’Allemande Sandra Huller. Dans le film de Glazer, elle joue le plus froidement et sobrement possible, en accord avec le ton du film. Mais aussi dans un rôle qui ne triche pas avec le scénario. Dans le film de Triet, en revanche, Huller est surjouée entre un français, qu’elle ne maîtrise pas, et un anglais, qu’elle finit par parler à des moments clés, sans vraiment justifier le choix de son rôle par la réalisatrice (qui avait déjà travaillé avec elle dans son précédent film, tout aussi surfait, Sibyl). Le jury a dû comprendre que, plutôt que de devoir choisir Huller comme meilleure actrice dans la compétition entre l’un de ces deux films, il était préférable de les récompenser tous les deux en or et en argent, mais dans le mauvais ordre. L’œuvre de Glazer n’est pas seulement une mise en scène chirurgicale de la façon dont l’Holocauste nous hante encore, avec une mauvaise conscience des décisions technocratiques qui continuent d’être prises par ceux qui détiennent le pouvoir, mais c’est aussi une expérience contemporaine où le son fait partie intégrante du malaise de ce contrechamp, avec une ouverture et une fermeture sidérales composées par Mica Levi.

‘La Chimère’ d’Alice Rohrwacher, ignorée

Dans ce partage de Huller comme pivot des deux premiers prix du festival, le sublime The Chimera d’Alice Rohrwacher, le film le plus émouvant de la compétition, se perd en chemin et ne figure nulle part sur la liste des lauréats. Il est curieux que les deux précédents longs métrages de l’Italienne aient été récompensés en compétition, et que celui-ci, qui couronne une trilogie sur un monde magique entre paysans, familles atypiques et un brillant troisième volet sur archéologie émotionnelle, soit ignoré par rapport à ce que Rohrwache explique à la fois de l’intimité du pays et de son histoire récente et ancienne.

Cela ne veut pas dire que le reste de la liste est médiocre. Contrairement, par exemple, à l’année dernière, d’autres films présents ont offert un niveau de qualité généralement élevé dans cette édition. C’est vrai, avec quelques dérapages. Il est mérité que le prix du meilleur scénario revienne au Japonais Hirokazu Kore-Eda pour Monster. Déjà lauréat de la Palme d’Or, et après son escapade pas très réussie l’an dernier en Corée du Sud avec Broker, le dernier film de Kore-Eda est une toile de personnages et d’histoires dans une ville moyenne japonaise qui joue habilement avec les différents points de vue et, surtout, construit une histoire attachante d’amour homosexuel platonique entre deux collégiens qui parvient à les faire échapper au sentiment de culpabilité.

Le prix de la meilleure actrice a été décerné à l’actrice turque Merve Didzar pour Les herbes sèches de Nuri Bilge Ceylan, toujours de haut niveau. Dans ce film de plus de trois heures, Ceylan continue d’explorer les confins de son pays, avec une intrigue et des dialogues qui avancent sans précipitation et de manière captivante. En effet, le réalisateur donne à ses protagonistes féménines la vision la plus optimiste et la plus prospective, contrastant avec la mélancolie misanthropique des personnages masculins. Et il offre une issue au règne apparemment sans fin d’Erdogan.

Le prix du meilleur acteur a été décerné au vétéran japonais Koji Yakusho, qui, dans Pefect Days de Wim Wenders, joue un autre personnage solitaire qui nettoie les luxueuses toilettes publiques de Tokyo, mais accompagné d’une bonne littérature et d’une bande-son idéale des années soixante et soixante-dix du siècle dernier. D’où le titre Pefect Days, d’après la chanson de Lou Reed (Pefect Day). Pour Wenders, autre lauréat de la Palme d’or, c’est une façon de retrouver dans cette œuvre minimaliste une inspiration qu’il avait franchement perdue au cours des dernières décennies.

Et, à propos de misanthropie, le Finlandais Aki Kaurismaki apporte avec Fallen Leaves une thérapie dans ce monde inhospitalier et sans pitié, avec des informations radio continues sur une guerre si proche de l’Ukraine pour les personnages, avec des doses d’humour et de tendresse. Peut-être que cette histoire de deux perdants qui finissent par se consoler est plus un film qu’une réalité quotidienne, mais c’est l’antithèse par la brièveté et cette saine ironie de la vaine transcendance d’Anatomie d’une chute.

Plus étrange encore, le prix du meilleur réalisateur revient au franco-cambodgien Trân Anh Hùng pour La Passion de Dodin Bouffant (The pot-au-feu), une ode aux origines de la célèbre cuisine française de la fin du 19ème siècle dont la moitié des images est consacrée à la préparation des plats. A quatre mains, Benoît Magimel et Juliette Binoche vivent également une histoire d’amour, qui n’est pas des plus convaincantes, mais le jury s’est apparemment bien amusé avec les scènes gastronomiques.

Les oublis de la mise en scène

Sur le plan de la mise en scène, il y a eu des candidats beaucoup plus performants. À commencer par Banel e Adama, le premier long métrage de la Franco-Sénégalaise Ramata-Toulaye Sy, qui filme une version hypnotique, dans le désert subsaharien, d’une Médée qui veut s’affranchir des coutumes locales sans perdre ses idéaux. Un cinéma africain libéré des bonnes intentions. En parlant d’ironie, que l’Italien Nani Moretti avait perdue depuis de nombreuses années, il a présenté Il sol dell’avvenire (Vers un avenir radieux), qui parvient à s’éloigner de la politique de son pays et du cinéma en général, pour proposer d’autres voies, moins contaminées. Il n’aurait pas été non plus étrange de décerner le prix du meilleur réalisateur à l’Autrichienne Jessica Hausner, qui avec Club Zero a le plus divisé la critique. Ses détracteurs, passablement irrités, lui reprochent de banaliser certaines causes environnementales et humanitaires. En toute honnêteté, ce que fait Hausner, c’est mettre face à ses contradictions une certaine gauche, dont une bonne partie de la critique fait également partie, qui a du mal à reconnaître pourquoi de telles théories échouent souvent. Le regard de Hausner est inconfortable, mais c’est aussi cela le cinéma.

De son côté, la mise en scène de Todd Haynes dans May December – un face-à-face Julianne Moore/Natalie Portman sur le tabou de l’amour entre adultes et mineurs – est digne de cet auteur sans être l’une de ses plus grandes œuvres. Un thème également abordé par Catherine Breillat dans L’Été dernier, dans une confrontation entre Léa Drucker et le nouveau venu Samuel Kircher, que Breillat sauve grâce à un scénario qui ne cherche aucun message et fonctionne grâce à l’alchimie des deux acteurs.

Enfin, l’absence parmi les lauréats du Chinois Wang Bing, pour son documentaire Jeunesse, marque aussi un manque de risque pour un genre rarement en compétition et, fondamentalement, pour son portrait lucide des nouvelles générations sans passer par le filtre du régime. Dans une catégorie inférieure, on trouve sans détraquer les œuvres de la tunisienne Kaouther Ben Hania, avec Les Filles d’Olfa, et de la française Catherine Corsini, avec Le Retour ; le puzzle caractéristique Asteroid City de l’américain Wes Anderson ; et les films historiques Firebrand, du brésilien Karim Aïnouz dans l’Angleterre préanglicane, et Rapito, de l’italien Marco Bellochio sur la perte du pouvoir pontifical. Plus dispensables sont l’excursion moralisatrice du réalisateur français Jean-Stéphane Sauvaire dans le sinistre New York de Black Flies, qui ne s’explique que par la présence de Sean Penn, et, malheureusement, le film d’adieu de Ken Loach, 86 ans, The Old Oak, sur les réfugiés syriens dans le nord désindustrialisé de l’Angleterre et les réactions xénophobes, qui est plus un manifeste d’adieu politique qu’un film.

Le jury ne semble pas avoir hésité dans sa sélection car, contrairement à d’autres fois, il n’y a pas eu d’ex aequo ou de prix spéciaux auxquels il a droit dans au moins un cas. Mais il aurait eu toutes les raisons de le faire s’il l’avait voulu. Ce millésime de Canes 2023 avait encore du jus à extraire qui n’a pas été pleinement exploité.

PALMARÈS CANNES 2023

Palm d’Or : Anatomie d’une chute, de Justine Triet (France)

Grand prix : The Zone of Interest, de Jonathan Glazer (Royaume Uni/Allemagne)

Prix du jury: Kuolleet lehdet (Les Feuilles mortes), d’Aki Kaurismaki (Finlande)

Meilleure mise en scène : Trần Anh Hùng (France) pour La Passion de Dodin Bouffan

Meilleur scénario : Hirokazu Kore-Eda pour Monster (Japon)

Meilleure actrice : Merve Didzar (Turquie) pour Kuru Otlar Üstüne (Les herbes sèches), de Nuri Bilge Ceylan (Turquie)

Meilleur acteur : Koji Yakusho (Japon) pour Pefect Days, de Wim Wenders (Allemagne/Japon)

Caméra d’or (meilleur premier film toutes sections confondues) : Bên Trong Vò Kén Vàng (L’Arbre aux papillons d’or), d’An Pham Thien (Vietnam), présenté à la Quinzaine des Cineastes

Meilleur court métrage : 27, de Flóra Ana Buda (Hongrie)

Mention spéciale meilleur court métrage: Fár, de Gunnur Martinsdóttir Schlüter (Islande)

UN CERTAIN REGARD

Premi Un certain regard : How to Have Sex, de Molly Manning Walker (Royaume Uni)

Prix du jury : Kamal Lazraq (Maroc), per Les Meutes

Meilleure mise en scène : Kadib Abyad, d’Asmae El Moudir (Maroc)

Prix d’ensemble : Crowrã (La Fleur de Butiti), de João Salaviza et Renée Nader Messora (Portugal/Brésil)

Prix nouvelle voix : Augure, de Baloji  (RD Congo/Belgique)

Prix de la liberté : Goodby Julia, de Mohamed Kordofani (Sudan)

QUINZAINE DES CINEASTES

Label Europa Cinemas Creatura, d’Elena Martín Gimeno (Catalogne/Espagne)

SEMAINE DE LA CRITIQUE

Grand prix : Tiger Stripes, d’Amanda Nell Eu (Malaisie) 

L’OEIL D’OR (PREMI DU DOCUMENTAIRE) ex-aequo

Les Filles d’Olfa, de Kaouther Ben Hania (Tunisie), présenté en compétition

Kadib Abyad (La Mère de tous les mensonges), d’Asmae El Moudir (Maroc), présenté à Un Certain Regard

* Spécial Festival de Cannes 2023

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