Jane Campion : “Être artiste c’est développer une dureté avec soi-même”

OLIVIER CHASSIGNOLE | La réalisatrice Jane Campion recevant le prix Lumière 2021 des mains de Julia Ducournau, à droite, avec la réalisatrice Nadine Labaki et l'actrice Irène Jacob, présidente de l'Institut Lumière, en arrière-plan
OLIVIER CHASSIGNOLE | La réalisatrice Jane Campion recevant le prix Lumière 2021 des mains de Julia Ducournau, à droite, avec la réalisatrice Nadine Labaki et l’actrice Irène Jacob, présidente de l’Institut Lumière, en arrière-plan

VICENÇ BATALLA. L’année 2021 a été celle du retour en force de la Néo-Zélandaise Jane Campion (Wellington, 1954) au premier plan du cinéma mondial. À la Mostra de Venise a obtenu le Lion d’argent à la meilleure réalisation avec The Power of the Dog, son premier film avec un protagoniste masculin dans la chair de Benedict Cumberbatch en cow-boy tourmenté. Et en octobre dernier, a reçu le Prix Lumière à Lyon pour l’ensemble de sa carrière des mains de la Française Julia Docournau, flamboyante Palme d’or avec Titane et seconde femme après Campion en 1993 avec The Piano à remporter le premier prix à Cannes. En fait, avec ses plus de trois décennies derrière la caméra, la Néo-Zélandaise embrasse toute une époque dans laquelle le regard féminin s’est affranchi petit à petit du regard cinéphile uniquement masculin.

Au Festival Lumière, on a pu voir sur grand écran le magnifique The Power of the Dog (Le Pouvoir du chien) qui a financé Netflix (et sort le 11 novembre en Australie ; le 17 aux États-Unis ; le 19 en Espagne ; et le 1 décembre en France que sur la plate-forme). Et pendant son séjour à Lyon, on a pu échanger pendant une conférence de presse avec Campion à côté du directeur de l’événement et délégué général du Festival de Cannes, Thierry Frémaux, et du critique de cinéma et directeur de la revue Positif, Michel Ciment. Le vétéran Ciment connaît très bien la réalisatrice parce que, en 2014, avait publié le livre d’interviews Jane Campion par Jane Campion (Cahiers de Cinéma). La rencontre lyonnaise s’est faite avec plusieurs collègues de la presse internationale et la troisième question, celle sur son parcours avec la critique, de l’enthousiasme du début et le prix cannois à plutôt l’indifférence à posteriori jusqu’à son retour actuel en grâce, c’est nous qui l’avons posé. Sa réponse révèle les défis que tout et toute cinéaste doit surmonter pour maintenir sa croyance en l’acte de créer des images.

‘The power of the Dog’, Netflix et la diffusion

LIVIER CHASSIGNOLE | Jane Campion lors de son remake de La sortie de l'usine Lumière, le premier film de l'histoire, dans ce qui est aujourd'hui l'Institut Lumière à Lyon
LIVIER CHASSIGNOLE | Jane Campion lors de son remake de La sortie de l’usine Lumière, le premier film de l’histoire, dans ce qui est aujourd’hui l’Institut Lumière à Lyon

La pandémie a obligé les cinémas à fermer leurs salles au public et a obligé de nombreux cinéastes à sortir leurs films sur des plate-formes de vidéo à la demande. En parallèle, on le voit au Festival Lumière, les gens aiment et retournent au cinéma. La question est double : pour quelles raisons avez-vous décidé, ou peut-être avez-vous été contrainte, de sortir votre dernier film The Power of the Dog sur Netflix ? Et quel est pour vous l’avenir du cinéma dans dix ans ? Est-ce que le petit et le grand écran pourront continuer à se côtoyer sans que l’un prend la place de l’autre ?

Jane Campion : “Je crois qu’il a un futur, qui mêle les deux plate-formes pour la diffusion du cinéma. Dans le cas de ‘The Power of the Dog’, c’était un film cher à faire. Et les gens qui avaient de l’argent étaient ceux de Netflix. Et j’avais le choix entre ne pas le faire du tout ou le faire avec eux. Ils ont été des bons associés et, spécialement, à cause de la pandémie. Nous avons eu la chance d’avoir son support. Je crois que, d’une autre manière, nous ne l’aurions pas encore fini… Je sais que le fait de ne pas pouvoir le voir en France sur un grand écran est quelque chose de douloureux, parce que Netflix et les distributeurs français ne sont toujours pas d’accord. Ce n’est pas ce qui devrait être et c’est triste pour moi parce que j’aime le public français. Il m’a encouragé et je l’aime à son tour. Et je voudrais qu’ils aient l’opportunité d’expérimenter aussi ce film dans une salle de cinéma.

Ce n’est pas encore annoncé, mais il y a un visa temporaire pour que des films de Netflix, dont ‘The Power of the Dog’, aient une distribution dans des salles de cinéma… Et, oui, je regrette aussi la situation. Il aura cette possibilité dans le monde mais pas en France. Je crois que c’est important ce qui avait obtenu Alfonso Cuarón (avec le film ‘Roma’ en 2018 aussi financé par Netflix). Quand tu es un cinéaste célèbre, tu peux justifier cette démarche. Et il a réussi avec ‘Roma’, qui est un film incroyable. Je profite de cette fenêtre qu’il a décrochée. Et, chez Netflix, ils aiment aussi le cinéma. Je veux dire qu’on doit faire face à une audience qui s’est habituée à tout voir chez soi. Netflix ne fait d’autre chose que refléter cette audience. Et, cependant, comme beaucoup de monde, je sais que je peux me souvenir dans quel cinéma j’étais assise quand j’ai vu des films importants dans ma vie. Le fait d’aller au cinéma, c’est quelque chose qui t’aide dans la quête d’une expérience complète, avec tout le monde qui t’entoure. C’est la même chose quand tu lis des livres sur Kindle. Tu ne peux pas te rappeler l’un de l’autre parce que tu n’arrives pas à visualiser le titre”.

Des héroïnes et personnages inadaptés

VICENÇ BATALLA | La cinéaste Jane Campion et le critique de cinéma et directeur de Positif, Michel Ciment, en conversation après la conférence de presse
VICENÇ BATALLA | La cinéaste Jane Campion et le critique de cinéma et directeur de Positif, Michel Ciment, en conversation après la conférence de presse

Dès The Piano à The Power of the Dog, on a l’impression que tous vos films mettent en scène des personnages un peu empêchés, cloîtrés dans leur propre prison intérieure et le voyage qu’ils entreprennent dans le film abouti ou pas. Est-ce que ça veut dire que le voyage est plus important que le point d’arrivée ?

Jane Campion : “Je crois que je suis en train de comprendre la question (rires)… Oui, je suis intéressée pour des personnes mal adaptées parce que, pour moi, ce sont des héroïnes, soit dans mes films soit dans les livres que j’aime, comme ceux d’Emily Brontë (1818-1848) ou d’Emily Dickinson (1830-1886). Elles ont trouvé une vie plus remplie, en dehors des conventions. Tu ne peux pas avoir une vie libre, si tu suives toutes ces petites règles sociales. Tu dois trouver ta propre liberté, en comprenant quel cadeau la vie te donne… Et, c’est sûr, je suis intéressée par ce type de personnages qui essayent de faire cela ou sont forcés par les circonstances à le faire. Nous savons quand est-ce que le voyage se termine (rires). C’est la même chose pour tout le monde. Par conséquent, je suis d’accord, c’est le procès qui compte, c’est le voyage qui compte. C’est dans le moment que ça se passe”.

Michel Ciment : “Je me rappelle quand le poète et philosophe français Paul Valéry parlait sur les écrivains disant que votre travail parle de vous, surtout quand tu parles de quelqu’un d’autre. Je veux dire que votre travail n’est jamais autobiographique, mais en même temps dans chaque film d’une manière ou de l’autre vous parlez de vous même. Le meilleur exemple c’est ‘An Angel at My Table’, où, en fait, votre mère est présente à partir du livre d’une autre personne”.

Jane Campion : “À ‘An Angel at My Table’, l’écrivaine Janet Frame (1924-2004) a l’incroyable humilité ou honnêteté de parler sur sa vie sans aucune protection, d’une façon si vulnérable. Et je crois que moi-même, et probablement tous ceux qui sont ici, vous savez que vous avez ces cheveux rouges frisottants (comme ceux qui avait la propre Frame) dans votre intérieur. Une chose qui vous rend très vulnérable. Et elle vous lègue ses expériences, ce qui est un cadeau incroyable ! Je crois que c’est une des raisons pour lesquelles ce film est si cher pour autant de gens. Il nous parle au cœur de notre vulnérabilité”.

Michel Ciment : “Est-ce qu’il y a une chose à ‘The Power of the Dog’ qui vient d’une possible expérience que vous avez eu ?”

Jane Campion : “Il en a, mais je ne peux pas en parler (rires). C’est une chose trop personnelle (rires encore)”.

Thierry Frémaux: “Avez-vous été une cowboy dans votre vie ?”

Jane Campion : “Oui, j’ai été une cow-boy”.

Michel Ciment : “Oui, elle est montée à cheval… “.

La critique, l’autocritique et l’histoire du cinéma

ARCHIVE | Image de Jane Campion sur un tournage de film dans le passé
ARCHIVE | Image de Jane Campion sur un tournage de film dans le passé

Jane Campion : “Maintenant, quand on était en train de prendre un café avec Michel, il m’a dit une chose très importante pour les jeunes réalisateurs ou d’autres”.

Michel Ciment : “Non, c’est que je disais c’était que, évidemment, j’étais très marqué par les court-métrages et le premier film de Jane Campion ‘Sweetie’. Et ce que j’admirais en le réalisateur et producteur Pierre Rissient (1936-2018) en particulier, qui était son découvreur, c’est la capacité dès un premier film de reconnaître le talent de quelqu’un. Parce que si, dans son premier film on n’est pas audacieux, on ne le sera jamais. Dans un premier film, on se lance dans la bataille, on n’a pas été blessé jusqu’à là, on m’a pas eu des critiques contre soi, on n’a pas eu un public contre soi, on n’a pas eu de producteurs contre soi. On a fait ce qu’on a voulu faire. Et une personne qui ne fait pas tout ce qu’elle peut dans son premier film, ne fera jamais de grands films. Et c’est que j’avais trouvé dans ce premier film de Jane Campion : cette audace, ce regard unique que je n’avais jamais rencontré ailleurs”.

Pour enchaîner la question de Michel Ciment, vous avez eu de bonnes critiques et de très grands prix jusqu’à The Piano, mais après avec The Portrait of a Lady, Holy Smoke ou In the Cut vous n’avez eu dans ces cas les faveurs de la critique. Et, maintenant, vous l’avez une autre fois avec The Power of the Dog. On commence même à revendiquer Holy Smoke ou In the Cut. Mais est-ce que ça vous influence ce qu’ils disent les critiques sur vos films et que ça vous fait changer la manière de faire de films ou ça vous influence pas du tout ?

Jane Campion : “Je préfère pas de critique du tout ! (grands rires)”.

Thierry Frémaux : “Non, parce que en traduisant je lui disais si elle préférait de bonnes ou de mauvaises critiques…”.

Jane Campion : “Je suis moi-même une critique très active. C’est qui est très cruel. Je ne crois pas qu’il y a, dans la presse, des choses qui peuvent être écrites que je n’y ai pas pensé par moi-même. Peut-être qu’elles sont formulées mieux que je ne le fais, parfois comme une bonne flagellation… Mais je crois que, dans le processus de faire un film, tu dois accepter, si fort que possible, d’être constamment critiqué. Tu regardes constamment ces petites choses que tu aimes et tu essaies de les affermir en réduisant les parties du film qui ne marchent pas. Donc, être dur avec ton film c’est plutôt normal. Et, d’une certaine manière, être un artiste c’est développer cette dureté. Ce n’est pas un hobby, ou quand quelqu’un découvre que veut devenir un artiste. Tu veux l’être, c’est sévère ! Ce n’est pas pour des cœurs faibles, ce n’est pas pour te sentir bien. C’est toujours un défi !… Pour être honnête, quand un film sort et les gens de la presse me font des commentaires génériques ou il en a qui ne l’aiment pas beaucoup, je prends le sentiment dans son ensemble. Et j’évite de m’accrocher à des choses spécifiques, parce que ça peut rentrer dans ton intérieur comme des éclats d’obus. C’est mieux de ne pas les encaisser. Sans quoi, tu as besoin d’une opération chirurgicale pour les sortir, avec une psychothérapie pendant des années. Donc, c’est son boulot, mais ce n’est pas obligatoirement mon travail de prendre des blessures”.

Thierry Frémaux : “Mais vous le lisez, les critiques ?”

Jane Campion : “Non”.

Thierry Frémaux : “Et si quelqu’un vous fait parvenir la critique, vous y prêtez attention ?”

Jane Campion : “Si je peux l’éviter, je le fais (rires)… C’est un moment cruel. Vous savez pourquoi. Je l’accepte mieux de la part de ma fille (rires encore), ou d’un associé”.

Thierry Frémaux : “Est-ce que vous lisez des livres sur l’histoire du cinéma ?”

LÉA RENER | Jane Campion, avec son Prix Lumière, et la réalisatrice française Julia Ducournau, qui a remporté une deuxième Palme d'Or pour une femme en 2021 après 28 ans
LÉA RENER | Jane Campion, avec son Prix Lumière, et la réalisatrice française Julia Ducournau, qui a remporté une deuxième Palme d’Or pour une femme en 2021 après 28 ans

Jane Campion : “Non sur l’histoire, mais sur certains films que j’aime, ou sur des metteurs en scène. J’aime les écouter parler sur ce qu’ils ont fait, comment ils l’ont fait. J’ai lu un livre sur Francis Ford Coppola… J’ai eu une discussion sur comment l’histoire du cinéma est assez masculine. Ce n’est pas surprenant parce que je ne me suis pas présenté avec les canons du cinéma. J’écoutais des voix de femmes qui m’inspirent, et la majorité venaient des romans : comme j’ai toujours dit des sœurs Brontë… Et j’aime le cinéma, mais quand je dois créer, j’appelle mon association des femmes pour mon inspiration. Peut-être c’est une chose en train de changer, avec les cinéastes Alice Rohrwacher ou Julia Ducournau (elle n’a vu la dernière Palme d’or ‘Titane’ que pendant le Festival Lumière). Elle est une fabuleuse nouvelle voix, avec une grande force, une merveilleuse et franche créature”.

Le livre de Thomas Savage et le mâle alpha

Vous avez toujours une héroïne dans vos films qui est toujours un peu déracinée, et pour la première fois à The Power of the Dog trois des personnages principaux sont des hommes (Benedict Cumberbatch, Jesse Plemons et Kodi Smit-McPhee, en plus de l’actrice Kirsten Dunst). Est-ce que cela vous a influencé dans les choix de mise en scène ou vous vous êtes dit que ce sont des personnages comme les autres et il n’y a pas de raison de les traiter autrement ?

Jane Campion : “Oui, c’est vrai. Je crois que ma décision est due à être tombée amoureuse du livre de Thomas Savage (1915-2003). Et elle n’était pas une décision consciente. Je ne cherchais pas à faire un film avec un protagoniste masculin, mais je me suis trouvée, moi-même, hantée par le livre (publié en 1967 et situé en 1925). Comme si des tentacules étaient entrés dans ma psyché, et je me suis dit qu’il pouvait être un grand et important défi. Mon projet, comme celui de Thomas Savage, ne cherchait pas à montrer un homme typique parce qu’il ne l’est pas. Il y a un caractère compliqué qui habite en lui. Comme moi, il se trouve dans un monde dominé par le patriarcat. Il a grandi dans les montagnes de Montana, avec toutes ces capacités alpha, dressant des chevaux et des choses pareilles. Mais le mec avait un grand secret ! C’est une situation qui m’a profondément touchée. Quand Savage a raconté cette histoire en créant une fiction, c’était comme sa propre existence. Il a créé un personnage, celui de Phil Burbank, qui est interprété dans le film par Benedict Cumberbatch. C’est quelque chose de très intéressant pour moi parce qu’il est un mâle alpha, il est misogyne, il est homophobe et il a un grand secret. Relier toutes ces questions dans l’histoire était réellement très tentant”.

Thierry Frémaux : “Et il y a dans le film une espèce de tendresse pour le caractère de Cumberbatch…”.

Jane Campion : “Oui, il y a une tendresse pour tout le monde, lui inclus. Parce qu’il mène une vie impossible, il doit supprimer sa réelle nature. Et c’est aussi un homme avec une capacité pour aimer et avec un désir ardent, avec tout ce chagrin”.

Michel Ciment : “C’est vrai que Jane Campion a montré une capacité extraordinaire pour parler du regard féminin, et pour les femmes qui sont au centre de ses films. Mais les personnages masculins, à travers Harvey Keitel (‘The Piano’, ‘Holy Smoke’), Mark Ruffalo (‘In the Cut’), à travers le personnage du poète John Keats (par l’acteur Ben Whishaw, ‘Bright Star’), démontrent qu’elle ne sacrifie pas les hommes. Ces hommes ont une présence très forte”.

Jane Campion : “Quand je fût introduite à Cannes par Pierre Rissient, je ne pouvais me trouver avec un homme moins biaisé en questions de genre. Il me traitait juste comme une artiste. Pour cela, je lui professe respect et admiration pour toujours… Il m’a donné une très bonne impression des hommes français, parce qu’il était très gentil avec tout mon groupe, soit mes amis, soit ma sœur ou d’autres gens. Il nous épaulait à nous tous, toujours si inclusif et affectueux, et comme un berger levait ses mains pour arrêter les voitures à Cannes pour que nous traversions ! Il m’a toujours protégé pour les pires réactions à mes films, et il m’a aidé pour avoir courage pour me mettre au projet suivant”.

Vous parlez de vos influences en littérature et poésie, mais quelle est la place de la musique dans votre processus de création, et est-ce que vous jouez du piano ?

Jane Campion : “J’ai essayé de jouer du piano, mais ça n’a pas été un succès (rires)… D’une certaine manière, la musique est quelque chose de puissant pour moi, même si je n’ai aucune capacité personnelle. Elle reste, pour cela, un merveilleux mystère. Je ne sais pas la lire correctement et je ne peux pas me servir des notes pour chanter. J’ai fini pour comprendre la différence entre une note majeure et une note mineure, mais surtout je sais bien comment elle me touche. C’est fantastique non seulement de la laisser comme accompagnement, mais de l’avoir comme une ressource pour arriver à être émue. Pour moi, il a été très effrayant de rencontrer Michael Nyman (le compositeur de ‘The Piano’) au début et d’essayer de parler avec lui, avec mon immaturité musicale. Mais lui a été très doux et m’a facilité tout le procès, juste m’écoutant quand je lui décrivais le film… C’est très amusant de pouvoir écouter une pièce de musique des centaines de fois, et qu’elle continue à me paraître fraîche. Je ne me fatigue jamais”.

Le rôle de Benedict Cumberbatch en apnée

NETFLIX | Benedict Cumberbatch incarne Phil Burbank dans <em>The Power of the Dog</em>, le dernier film de Jane Campion
NETFLIX | Benedict Cumberbatch incarne Phil Burbank dans The Power of the Dog, le dernier film de Jane Campion

Vous avez parlé dans la masterclass de votre admiration pour Francis Ford Coppola, et de son travail avec les acteurs. Comment est-ce que avez-vous préparé Benedict Cumberbatch pour votre dernier film parce que sa performance est époustouflante ?

Jane Campion : “C’est quelque chose qui commence au début, quand tu choisis un acteur que tu admires, et que tu crois en ses capacités. Et que lui-même veuille rentrer dans son personnage. Ensuite, on fait un voyage ensemble, on se tient par la main et on essaye de comprendre ce dont il a besoin pour se mettre dans la peau du personnage. Dans le cas de Benedict, il a dû s’imprégner de tous ces trucs qui vont avec un ranch : comment castrer les animaux ou monter à cheval, faire des cordes, jouer le banjo… Il a été obligé d’apprendre beaucoup de choses pour être Phil Burbank, qui est un personnage plein d’habiletés. Benedict lui-même est un homme très charismatique, et a cette énergie pour l’incarner et le sentir. Ses capacités pour jouer lui ont permis d’aller au fond d’un personnage aussi abîmé comme celui de Phil et de comprendre pourquoi il est aussi cruel. Benedict n’avait jamais fait un travail pareil avant. Pour entrer dans la psyché de son personnage, nous devions faire quelque chose de différent. Je ne voulais pas, par exemple, lui donner un caractère de clochard. J’ai trouvé une femme, Kim Gillingham, une coach américaine, qui m’a réellement aidé dans cette quête. Elle est allée à Londres travailler avec Ben. Je crois que c’est la meilleure chose que j’ai jamais faite. Comme ce début incroyable du film. Et c’est le talent et le désir de Ben qui lui ont permis à la fin d’accéder à la psychologie du personnage, avec le travail de cette analyste”.

La littérature et le langage occupent une place toute particulière dans votre filmographie, et dans la vie des vos personnages. Comment est-ce que vous transposez ce qui vous inspire en littérature dans le cinéma et comment vous arrivez à brouiller les frontières entre ces deux arts ?

Jane Campion : “Je ne sais pas comme j’y arrive. Mais c’est une espèce de traduction. Quand j’accepte un script, c’est comme une carte routière. La traduction se produit  quand on commence à travailler la représentation du script. Dans quel moment ? Tu dois trouver quelque chose dans le monde qui exprime ces mots. Le script c’est le moyen de donner une forme avec d’autres au projet. Tu dois le faire ensemble et trouver le financement pour qu’il soit possible”.

Thierry Frémaux : “Mais vos premiers indices sont visuels ?”

Jane Campion : “Souvent, je peux commencer avec une image, comme première inspiration. Dans le cas de ‘The Power of the Dog’, il me sont venus beaucoup d’images après avoir lu le livre. Je savais qu’il y avait des choses que je pouvais créer. Je devais aussi inventer d’autres images, parce qu’il est nécessaire de faire ce travail de traduction. Mais la meilleure traduction se passe pendant le procès du film. Tu as tes idées, mais le monde intervient, les acteurs interviennent et eux t’apportent des choses que peut-être tu n’avais pas anticipé. C’est mieux de ce qu’on pouvait imaginer. C’est le moment pour lequel je vis. Je ne vais pas seulement être là pour être là. Je vais être surprise, électrisée. C’est quelque chose qui arrive parfois dans les tournages, et c’est le meilleur”.

Une école de cinéma en Nouvelle-Zélande comme avenir

ARCHIVE | Anna Paquin et Holly Hunter, protagonistes dans le film The Piano de Jane Campion, lauréat de la Palme d'or 1993, tourné en Nouvelle-Zélande
ARCHIVE | Anna Paquin et Holly Hunter, protagonistes dans le film The Piano de Jane Campion, lauréat de la Palme d’or 1993, tourné en Nouvelle-Zélande

Après ce projet sur une figure masculine, quel sera votre prochain travail ? Est-ce que vous inclurez encore un personnage principal masculin ?

Jane Campion : “Ceci est fait (rires). Et, maintenant, je vais créer une petite école de cinéma pour donner une opportunité à des jeunes, ou peut-être pas si jeunes, de faire des films. Parce qu’il n’y a pas d’école de cinéma en Nouvelle-Zélande. Je veux les faciliter une situation que j’aimerais avoir. Parce qu’il y a eu une véritable dégradation dans le système éducatif de nos pays. Les gens doivent payer d’énormes quantités d’argent, et la seule possibilité de pouvoir aller dans une école de cinéma est d’être extraordinairement riche ou avoir des parents aisés. Je n’aime pas ce monde. Et je veux poser mon grain de sable dans l’océan pour que mes étudiants puissent y accéder. Oui, j’y travaille gratuitement ! Je me sens très fortuné pour conduire ce projet”.

Vous êtes très engagé dans la protection de la planète, qu’est-ce que vous ont inspiré les événements de ces derniers mois, des inondations, des incendies, et pour les années qui viennent ?

Jane Campion : “Je crois qu’il y a quelque chose qui est en train de se passer. Et je n’arrive pas à comprendre qu’il soit possible. Le mieux est de faire quelque chose maintenant. C’est pour cela que j’organise cette école de cinéma. Mais les gens ne sont pas très bons en pensant à l’avenir, ne le font pas. Peut-être parce qu’ils ne veulent pas penser a sa propre mort, mais elle arrive. La pandémie était quelque chose d’intéressant parce que le monde s’est éteint instantanément. Et c’était quelque chose à laquelle on ne pouvait pas croire. Je vais tomber malade et mourir… Et c’est une chose qui est en train d’arriver avec le changement climatique. La capacité de dénie est très profonde. Je n’ai pas de réponse, malheureusement”.

Comment se passe votre séjour à Lyon ? Est-ce qu’il a une histoire avec la ville qui pourrait vous inspirer un prochain film ? (Comme à chaque édition, le Prix Lumière dirige un remake de La Sortie de l’usine Lumière, le premier film de l’histoire en 1895)

Jane Campion : “La ville me semble très jolie, de ce que j’ai pu voir depuis la fenêtre de mon hôtel (rires). J’ai eu la chance que Thierry me tienne très occupée. J’aurais un peu de temps le dimanche pour me promener. J’ai beaucoup d’envie et je voudrais bien explorer la ville. Mais il me semble qu’il y a un authentique intérêt dans le cinéma ici. Je vois une énorme quantité de gens qui assistent aux projections, et on pourrait penser que Thierry les paye. Est-ce qu’ils sont des figurants ? (rires). Qu’est-ce qui se passe ?! J’ai l’impression que je suis au paradis des cinéastes (rires encore)”.

Vous êtes le treizième Prix Lumière. Et, au bout de la treizième édition, vous êtes en fait la première personne primée qui vient de l’hémisphère sud. Est-ce que vous croyez que quand on vient de l’hémisphère sud il est plus compliqué de mener une carrière internationale que quand on est américain, européen ou japonais ?

Jane Campion : “Le fait de venir du pays le plus au sud de la planète, aussi éloigné comme l’est la Nouvelle-Zélande, nous incite les Néo-zélandais à rejoindre le monde. Pour y trouver une nouvelle place. Nous étudions le monde depuis une comète distant (rires). Toutes les personnes partent de la Nouvelle-Zélande pour découvrir le monde. C’est ce que nous appelons OE, l’expérience d’outre-mer. D’un côté, c’est une liberté de venir d’un pays si jeune. Mais il y avait aussi un peuple original là-bas, les Maoris, qui n’ont pas eu la même expérience. Ils ont été soumis à une prise de pouvoir par la violence, c’est compliqué”.

Thierry Frémaux : “En fait, la Nouvelle-Zélande est un pays aussi très fascinant pour nous, les Européens, depuis le nord. Et il n’est pas nécessaire, avant de voir ‘The Power of the Dog’, de savoir que le film n’a pas été tourné en Montana mais en Nouvelle-Zélande”.

Jane Campion : “Et pour cela, le plus rapide quand la quarantaine pour le Covid soit levé en Nouvelle-Zélande, s’il-vous-plaît, venez ! Vous êtes les bienvenus”.

ARCHIVE | L'affiche du Festival Lumière 2021, avec photo de Patrick Swirc
ARCHIVE | L’affiche du Festival Lumière 2021, avec photo de Patrick Swirc

FILMOGRAPHIE JANE CAMPION

COURT-MÉTRAGES

Tissues (animation, 1980)

Peel – An Exercise in Discipline (1982), Palme d’or au Festival de Cannes

Passionless Moments (1983)

Mishaps of Seduction and Conquest (1984)

A Girls Own’s Story (1984)

After Hours (1984)

The Water Diary (dans le film collectif 8, 2006)

The Lady Bug (dans le film collectif Chacun son cinéma, 2007)

LONG-MÉTRAGES

Sweeti (1989)

An Angel at My Table (Un ange à ma table, 1990), Grand prix du jury à la Mostra de Venise

The Piano (La Leçon de piano, 1993), Palme d’or au Festival de Cannes

The Portrait of a Lady (Portrait de femme, 1996)

Holy Smoke (1999)

In the Cut (2003)

Bright Star (2009)

The Power of the Dog (Le Pouvoir du chien, 2021), Prix à la meilleure réalisation à la Mostra de Venise

TÉLÉVISION

Two Friends (1986)

Dancing Daze (série, 1986)

Top of the Lake (série, 2013)

Top of the Lake: China Girl (série, 2017)

 

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