‘Sostres. Baudelaire. Correspondances’ (extrait éditorial)

ARCHIVE | La couverture du livre en catalan d'Abel Cutillas, publié en décembre 2021
ARCHIVE | La couverture du livre en catalan d’Abel Cutillas, publié en décembre 2021

À l’occasion du bicentenaire de la naissance de Charles Baudelaire (Paris, 1821-1867), notre collaborateur Abel Cutillas a publié à la fin de l’année dernière un essai qui pourrait en surprendre, voire en scandaliser plus d’un : Sostres. Baudelaire. Correspondances (Bon Port Edicions, 2011). Une comparaison littéraire et politique entre le furieux chroniqueur catalan Salvador Sostres (Barcelone, 1975), qui a traversé toutes les étapes idéologiques, de la gauche à la droite, de l’indépendance à sa moquerie, et le poète maudit qui, avec Les Fleurs du mal (1857), a bouleversé une société française puritaine pour qu’elle puisse entrer dans la modernité et perdre sa virginité. Une comparaison entre deux siècles que Cutillas, qui vit aujourd’hui à Paris, décortique en six chapitres dans lesquels il adopte un ton similaire à celui de ces deux enfants terribles, sans jamais perdre sa rigueur intellectuelle, en parlant de leur autodestruction et en ouvrant tous les débats possibles, on soit ou pas d’accord, pour contribuer à remettre en question des idées apprises. Nous publions les premières pages en catalan, avec notre propre traduction en français afin que le débat puisse également avoir lieu dans ces deux langues.      

Les fleurs du mal. Des lys parmi les chardons.

(de la floraison sur le terrain vague)

ABEL CUTILLAS. Il y a un problème que la botanique humaine est incapable de clarifier, et qui la corrompt intérieurement. Elle apparaît lorsque deux plantes d’espèces différentes donnent des fleurs parallèles et correspondantes. L’argument de l’historien fainéant, qui dit que l’histoire se répète et s’épargne ainsi la peine de chercher de nouvelles explications, est inutile ici, puisqu’il ne s’agit pas de fleurs répétées à deux moments différents de l’histoire, mais de la même fleur, qui récidive.

ÉTIENNE CARJAT | Charles Baudelaire (1821-1967), à ses 40 ans
ÉTIENNE CARJAT | Charles Baudelaire (1821-1967), à ses 40 ans

Dans le texte suivant, nous essayons de regarder la fleur afin de ne plus regarder les arbres, qui n’ont aucun intérêt. Ce sont des fleurs nées parmi les chardons, entourées d’épines, des fleurs rares qui ont besoin de répéter chaque jour leur condition antagoniste, de rester conscientes, attentives à elles-mêmes, pour ne pas succomber à leur environnement. Ce sont des fleurs en danger permanent, et c’est pourquoi elles écrivent. Dans un moment naissant du matin, dans une heure extrême de la nuit, ils doivent donner une valeur au jour, à la vie et à leur destin de fleurs en guerre.

L’exercice votif de l’écriture leur est présenté comme une fonction constitutive et naturelle. Une tige en fibre dont ils tirent la sève nourricière. C’est leur fertilité, leur semence, le fruit de leur existence. Dans son cas, il adopte le caractère magique d’un rituel. Écrire tous les jours : la vertu de nécessité, la résistance victorieuse, la continuité sacrée. Eugeni D’Ors, le philosophe catalan, donne l’idée dans la discipline de la glose, une découverte. Pour Baudelaire, il ne s’agissait que d’une sensation éthérée et spontanée. Dans Sostres, il sera présenté comme un principe consolidé et ferme, un appel au devoir, un engagement personnel, amoral et civil. Seul un élan vital, et non littéraire, peut lui donner raison. La raison littéraire est ici mise de côté, dépassée par une raison supérieure, qui n’est pas celle du cœur, mais celle des mains. Des mains qui sont vides et nécessiteuses et qui ont leur propre volonté. Souverains et dominants, dans les victoires, ils sont exhibés devant tous, comme des reliques sacrées. Dans les échecs, ils sont assaillis de colère, rendus responsables de tous les maux.

Écrivains du temps présent et de l’expérience, ils font honte aux imposteurs qui s’abreuvent aux mêmes sources mais les digèrent mal. Des journalistes, des vassaux oints, puissants mais soumis. Rédacteurs des journaux intimes, les lâches de l’histoire. Mémorialistes, trafiquants de la mémoire. De futurs cadavres qui parasitent l’écrivain en fleur. Les faux marathoniens qui s’arrêtent pour respirer, prennent des notes, font une partie du parcours assis et reposés, marchent avec des béquilles et se laissent aider. Ils accumulent simplement la distance, ne la complètent pas. Narrateurs en jeûne spirituel, suiveurs d’une prose inerte, adeptes de la norme et du paradigme conventionnel. Ce sont des billes de bois tombées dans la forêt désenchantée.

D’autre part, l’écriture vivante qui émane de la main florale a le pouvoir de hiérarchiser toute prétention littéraire autour d’elle. Il se fait des ennemis parmi les écrivains qui sont nés morts. Quand ils se retrouvent devant un mot écrit avec du sang, ils perdent la raison et s’évanouissent. Contre la lumière, tout est révélé. Les lâches savent qu’ils sont des lâches lorsqu’ils sont en train de corriger les entrées de leur journal, à la lumière des remords ambiants. Les hypocrites savent qu’ils sont hypocrites chaque fois qu’ils essaient de négocier avec l’histoire, en vendant leur mémoire, et il y a des jours qu’ils préféreraient oublier. Les chroniqueurs survivent accroupis dans les rédactions, effrayés, couverts par leur propre ombre.

Celui qui a l’intention d’écrire à la croupe du jour est obligé d’innover et fait en sorte que tout devient très dangereux autour de lui. S’il est éveillé, personne ne se repose. Alors que les narrateurs d’atelier souffrent de l’habituelle acidité intestinale due à la consommation de mauvais colorants, lui peut oublier les petits problèmes de la lettre imprimée en société parce qu’il les a digérés : critique, infamie, délire, manipulation, procès, lynchage, diffamation… Il pratique l’écriture directe pour être honnête, contre ses propres précautions. Il se laisse volontairement sans marge de compensation, sans distance de sécurité. Il se sacrifie au texte, il y met, comme le dit le philosophe, tout son corps et toute sa vie. Toutes les accusations de blasphème et d’impiété tomberont sur lui, mais jamais aucune peine. Il sera, à la fois, acquitté et condamné, car il participe pleinement au jugement final de l’histoire, qui émet des sentences au-delà du principe de non-contradiction.

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ARCHIVE | Salvador Sostres (1975), à 40 ans
ARCHIVE | Salvador Sostres (1975), à 40 ans

Sostres, alors qu’il voulait créer une école, rêve puéril de bon monstre, exigeait que ses fidèles écrivent tous les jours. Ils l’ont vu comme une obligation et un fardeau, alors qu’en réalité ce qu’il leur offrait était une opportunité, peut-être la seule qu’ils devaient avoir dans cette ville peu généreuse.

La théâtralité diurne de Baudelaire est comprise à travers son exercice de distillation nocturne. Narcotiser, conspirer, acheter de la sensualité, mettre et enlever ses gants, dribbler les créanciers, regarder passer les têtes de la mort, faire des rues et, de retour à la maison, exprimer tous ces moments décomposés avec l’escrime de la plume. Vérifiez-les.

Dans les sociétés industrielles dans l’ennui, il y a des écrivains qui rassemblent l’écume des jours dans la paume de leur main. Ils ne sont pas fondateurs. Leur écriture appartient à la chose même qu’ils abolissent. Ici, c’est une époque authentique qui palpite, un naufrage en temps réel.

Ses livres ne sont pas faciles à regarder, ils incitent à tourner le regard. Ils ont le pouvoir de la méduse. Ils infectent les infectés, pétrifient les pétrifiés. Ils stimulent jusqu’à l’extrémité terminale la maladie de l’âme de ceux qui osent les regarder en face. Ils entrent par les yeux et attaquent le cortex, la moelle épinière, le système nerveux et la glande cardiaque. Ils affectent la vision, modifient la sensibilité optique et altèrent la perception de la lumière. On reconnaît ceux qui les ont consommé : ils ont des rétines détachées, des globes oculaires gonflés, des cristallins pleins de fissures, des cornées brûlées, des iris rouges, des pupilles incandescentes et urticantes. Il est facile de détecter ceux qui ne peuvent pas supporter le poids de son regard, les hommes aux paupières tombantes et à la vision payée, et les aveugles qui ont complètement perdu le pouvoir de voir au-delà du concret et du réel.

Leurs écrits ont la texture et la fonctionnalité d’une soie, ils sont faits de filets, ils séparent et discriminent les gens en fonction de leurs capacités visuelles. Les obtus restent saturés parmi les immondices, les sans passent en dessous, ruisselant d’eau claire, purifiés et rayonnants. La valeur de leur travail peut être jugée à travers les yeux qu’ils ont modifiés. Pour comprendre ce qu’ils ont fait voir à une société. Un exercice d’ophtalmologie critique. Analyser le filigrane que les livres ont laissé sur la rétine des lecteurs. Est-ce qu’ils voient mieux ? Stigmatisent-ils ? Conservent-ils une myopie volontaire ? Ont-ils été aveuglés ?

Les lésions rétiniennes qu’elles provoquent sont l’effet dommageable d’une œuvre qui parle au présent continu et ne répond qu’à la question de la vie. Contrairement à la littérature des mœurs, innée, superficielle et prolifique, ils conservent le privilège d’être lus avec le respect et l’attention qu’exigent les œuvres hérétiques et contagieuses. Le lecteur y participe, contre sa propre volonté. Tout ce qui y est raconté est si proche de lui que, tout à coup, il intériorise. Celui qui lit ce qui est écrit avec du sang ont les yeux imprudemment tournés vers l’intérieur, là où tout devrait être froid, là où les regards sont des lanternes.

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