Proust et la politique

Marcel Proust, dont le centenaire sera célébré en 2022 et qui fait l'objet d'une réinterprétation pour son roman phare <em>À la recherche du temps perdu</em>
Marcel Proust, dont le centenaire sera célébré en 2022 et qui fait l’objet d’une réinterprétation pour son roman phare À la recherche du temps perdu

ABEL CUTILLAS. Il est difficile de trouver un auteur chez qui la politique, l’histoire et la société jouent un rôle plus central et, en même temps, est lu d’un point de vue plus psychologique, mémorialiste et personnaliste. La réception de Marcel Proust (1871-1922) a été réduite à la dimension subjective, comme si ce qui était présenté dans son œuvre majeure (À la recherche du temps perdu, 1913-1927) était l’intérieur d’une âme humaine, immense, pleine de sensibilité, très riche en appréciation esthétique, mais prisonnière d’elle-même. Le temps, le temps qui passe, qui se perd et que le narrateur cherche et au bout du voyage, redécouvre, comme un temps personnel, intime, individuel, bref. Ce serait la présentation scolaire réductrice de Proust. Une lecture qui ne tient pas. Combien insoutenable est la réception esthétique, simplement précieuse, linguistique du roman, qui a fait tant de fortune.

Et, ce, malgré le caractère politique évident, omniprésent, continu, dispersé parmi les centaines de pages du livre et central dans la vie de l’auteur lui-même, un homme étroitement lié aux centres de pouvoir français et européens, avec des ministres du côté de sa mère et un père assidu de l’Assemblée, présent dans les positions publiques du moment. Un auteur qui sent dans le ventre maternel les coups et les explosions de la grande révolte de la Commune, au cours de laquelle son père est blessé et sa mère, enceinte, quitte Paris. Un auteur obsédé par le journalisme et la presse, très proche d’eux, aspirant perpétuellement à être publié dans les journaux et alarmé par leur grand pouvoir d’influence. Un auteur qui a vécu des près des événements tels que la Grande Guerre, qui est en contact direct avec les observateurs de la Révolution russe et qui injecte dans son roman, pendant des réécritures sans fin, les faits et les idées de ce présent convulsif et qui les relie à l’histoire.

Malgré tout cela, insistons-nous, Proust nous vient en quelque sorte comme un écrivain de l’intimité, quelqu’un qui écrit momifié dans son lit, cloîtré derrière les rideaux, les volets et l’isolation phonique du liège qui recouvre sa chambre. Quelqu’un qui concentre sa littérature sur une sorte de recréation littéraire et sentimentale du passé.

De la recherche de Pla a la diabolisation de Sartre

ARXIU | <em>À la recherche du temps perdu</em>, de Marcel Proust, écrit entre 1906 et 1922 et publié dans son intégralité et à titre posthume chez Gallimard
ARXIU | À la recherche du temps perdu, de Marcel Proust, écrit entre 1906 et 1922 et publié dans son intégralité et à titre posthume chez Gallimard

L’absence de la politique dans le débat sur Proust est très frappante. Nous pouvons considérer le sujet comme l’éléphant dans la pièce, non seulement de la réception de Proust mais aussi de la culture française, et par extension européenne, du XXe siècle. Le fait demande une explication. C’est comme si la France n’était pas prête à affronter le Proust politique, le sens profond du roman, et avait le besoin de le dépouiller. Depuis quand est-ce ainsi ? Eh bien, c’est le cas depuis avant la publication d’À la recherche du temps perdu. Les difficultés bien connues rencontrées par Proust pour publier son œuvre se lisent ici aussi, tout comme cette période d’autoritarismes européens. Proust n’a pas sa place, pour des raisons évidentes. Mais ce sera surtout après la lecture de Jean-Paul Sartre et la diabolisation politique qu’il en fait de Proust que son aspect politique, historique et social sera complètement éteint et écarté.

L’hégémonie intellectuelle de Sartre a pour prix, en France, d’attacher Proust à un certain spectre politique et social, de le réduire à un parti et à une idéologie stigmatisée, de reléguer la grande politique des idées et de valeurs que représente Proust dans la mesquinerie de l’esprit partisan et des intérêts de classe. Une très mauvaise lecture. La condamnation du passé et la désactivation du discours politique proustien. En fait, ce qui provoque l’intervention de Sartre, c’est l’oubli de la mémoire et du temps que Proust avait récupéré, ou qu’il tentait de sauver du naufrage. Sartre n’est ici qu’un agent des besoins de son temps.

Proust conserve une certaine idée de la France. Une idée qui vient de loin et qu’il voit s’écrouler sous ses yeux, l’affaire Dreyfus en serait le précurseur. C’est une idée qui n’appartient pas seulement à la France, mais dans laquelle la France a historiquement joué un rôle de premier plan. Le monde d’hier de Proust est celui que la Grande Guerre a détruit matériellement et que la seconde moitié du XXe siècle a tenté de faire disparaître. Je ne pense pas que cela ait un rapport avec celui de Stefan Zweig, mais ce serait un autre problème. Elle a beaucoup à voir avec le monde que Josep Pla tente également de récupérer, un monde qui a été également banni, réduit et diabolisé par les opérations culturelles de la seconde moitié du XXe siècle. Ce n’est pas un hasard si Pla a été l’un des premiers Catalans à découvrir Proust. La position européenne de Pla dans les années 1920 lui a permis de comprendre rapidement le potentiel de l’auteur pour son propre projet littéraire. Les Français feraient bien de lire Pla (il est disponible ici) afin de comprendre Proust dans le contexte européen et voir que La Recherche ne répond pas à une pulsion personnelle de l’artiste, mais à un besoin de l’époque.

ABEL CUTILLAS | Gérard Desanges, auteur de Proust et la politique. Une conscience française
ABEL CUTILLAS | Gérard Desanges, auteur de Proust et la politique. Une conscience française

Proust, comme Pla, est désarmé parce que la seconde moitié du XXe siècle consiste en un déni de la première ; elle n’a pas de consistance propre, elle est une pure négativité culturelle, comme nous le constatons chaque jour qui passe. Le cas Proust est un autre exemple de la dynamique d’un siècle enfermé dans son miroir, un siècle dont nous commençons seulement à sortir. Ainsi, le cœur historique, politique et social du roman a été retiré à Proust, et un cœur artificiel, qui serait purement sensible, esthétique et littéraire, lui a été greffé. L’histoire a été transformée en psyché, c’est l’opération négative de la mémoire : la mémoire est personnelle et ne peut être discutée. La politique est devenue une somme d’individualités, une poursuite d’intérêts particuliers, en l’absence totale d’idées supérieures, la seconde négation. L’aspect social du livre a été transformé en un simple théâtre de société, considérant les personnages qui défilent dans les pages de La Recherche comme de simples figurants, les hommes n’agissent pas, ils ne font que décorer, troisième négation.

Le changement de paradigme proposé par Gérard Desanges 

La parution du livre de Gérard Desanges, Proust et la politique. Une conscience française (Classiques Garnier, 2019) pourrait contribuer à corriger la perspective. Pratiquement aucun livre n’avait été publié sur la question politique de l’auteur. Dans un récent numéro de la revue Cahiers de l’Herne consacrée à Proust, le sujet a une entrée, signe qu’il ne peut plus être ignoré. L’importante opération critique serait de situer la politique chez Proust non pas comme un aspect thématique de plus, mais en lui donnant la centralité qu’elle exige. Redimensionner Proust, voyez comment l’affaire Dreyfus amorce une détérioration politique au cœur de la France, comment les références historiques du livre ne sont pas de simples collections de noms de lieux ou de catalogues de duchesses. Il est également important, et très important, d’apprécier les éléments que Proust ajoute dans les dernières versions à un roman qu’il avait déjà achevé, et il faut garder ici à l’esprit comment il insère la Grande Guerre dans Le Temps retrouvé (le dernier volume), comment il fait mourir des personnages qui étaient déjà morts dans d’autres parties du roman, comment la Révolution russe peut être vue ici, et ainsi de suite et de suite…

ABEL CUTILLAS | Exemplaires de Proust et la politique. Une conscience française, de Gérard Desanges
ABEL CUTILLAS | Exemplaires de Proust et la politique. Une conscience française, de Gérard Desanges

Ces thèmes sont apparus lors de la présentation publique du livre de Desanges à Paris. Personnellement, je lui ai demandé pourquoi son livre était l’un des rares consacrés à un sujet dont, nous deux convenions, était au cœur de l’œuvre de Proust, et j’ai essayé de présenter plus ou moins la réponse dans cet article. Je voulais lui poser une autre question, ce que je demande aux proustiens dès que j’en ai l’occasion mais, en voyant la réponse à la question précédente, j’ai pensé qu’elle était déjà redondante et qu’on pouvait considérer comme allant de soi. La question qui m’intrigue vraiment et que je pose, peut-être plus pour que les gens s’y arrêtent et y réfléchissent que pour obtenir une réponse définitive, c’est de savoir pourquoi Proust n’est pas l’auteur national français, au singulier.

Il me semble que c’est la question que la France devrait se poser. Pourquoi, avec Proust, la même opération d’État n’a-t-elle pas été réalisée que l’Angleterre a fait avec Shakespeare, l’Espagne avec Cervantes, l’Italie avec Dante, l’Allemagne avec Goethe ou les Catalans, en l’absence d’institutions propres, avec Pla, c’est-à-dire pourquoi la France n’a pas Proust comme auteur emblématique et préfère être représentée par un éventail diversifié d’écrivains ? Et la question qu’il faut aussi se poser est de savoir si ce n’est pas précisément le signe ultime de la faiblesse française actuelle, et pas seulement française, bien sûr. Mais introduire le sujet dans la présentation aurait allongé les choses et poussé le débat trop loin. Pour l’instant, je préfère laisser la question ici. Il y aura plus d’occasions d’insister.

Le temps qui a été perdu avec Proust, en oubliant la composante politique de son œuvre, est en mesure d’être récupéré. C’est à cela que sert la littérature, comme l’enseigne magistralement Proust. Le livre de Desanges pourrait agir comme le biscuit imbibé de thé et réveiller notre mémoire, afin que nous puissions commencer à nous souvenir des aspects que le siècle nous a fait oublier. Au-delà des métaphores, ce qu’il faut retenir c’est, qu’en somme, Proust est la mémoire involontaire de la France.

* Tous les articles de L’apéro littéraire d’Abel Cutillas

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