Tosquelles, l’absent

ROMAIN VIGOUROUX/FAMILLE OU RABAH-TOSQUELLES | Francesc Tosquelles, montrant une œuvre d'Auguste Forestier, patient du sanatorium de Saint-Alban à l'été 1947, qui est l'image du catalogue de l'exposition sur le psychiatre catalan aux Abattoirs de Toulouse
ROMAIN VIGOUROUX/FAMILLE OU RABAH-TOSQUELLES | Francesc Tosquelles, montrant une œuvre d’Auguste Forestier, patient du sanatorium de Saint-Alban à l’été 1947, qui est l’image du catalogue de l’exposition sur le psychiatre catalan aux Abattoirs de Toulouse

Tout chercheur, tout biographe, a tendance, par la même nature des choses, à présenter son biographié comme quelqu’un qui a été négligé, oublié, quelqu’un à qui on n’a pas accordé suffisamment d’attention. Quel serait l’intérêt de son travail sinon ? C’est tellement normalisé et tellement vrai que je l’ai même trouvé comme point de départ dans la biographie officielle de Sartre.

Dans le cas de Francesc Tosquelles (Reus, Catalogne, 1912 – Granges-sur-Lot, Nouvelle Aquitaine, 1994), l’homme auquel Joana Masó a consacré ses recherches, il ne pouvait en être autrement. Cependant, ce n’est pas que les faits donnent raison à la chercheuse lorsqu’elle suggère que la figure de Tosquelles est invisible, mais que dans le cas de Tosquelles l’invisibilité est une exagération. Le sien est un cas extrême.

Tosquelles a été une découverte pour moi lorsque j’ai interviewé Masó pour le podcast Casablanca, à l’occasion de la parution de son livre en catalan (Tosquelles. Curar les institucions, Arcàdia-2021). Cette découverte s’est prolongée au cours des deux heures d’explication qu’elle a offertes au public de la librairie parisienne L’Atelier lors de la présentation de l’édition française (Tosquelles. Soigner les institucions, L’Arachnéen-2021). Je suis sûr que si je l’écoutais parler encore trois heures lors d’un autre événement ou si je visitais l’exposition qu’elle a réalisée avec Carles Guerra sur le psychiatre, actuellement à Toulouse (La Déconniatre, Art, exil et psychiatrie autour de François Tosquelles, jusqu’au 6 mars) et qui ira bientôt à Barcelone, Madrid et New York, je découvrirais bien encore plus.

Référence en matière de psychiatrie et du surréalisme

ARCHIVE | La couverture du livre, en version française, Tosquelles. Soigner les institutions, par Joana Masó
ARCHIVE | La couverture du livre, en version française, Tosquelles. Soigner les institutions, par Joana Masó

Francesc Tosquelles est une figure centrale non pas d’un seul, mais de plusieurs aspects politiques, culturels et intellectuels du XXe siècle, et non pas d’un seul lieu, mais des zones géographiques qui ont été déterminantes pour le développement de ce siècle. D’abord dans la Catalogne des années vingt et trente, où se sont annoncées et inaugurées certaines des tendances culturelles et certaines des tragédies politiques qui allaient la façonner, et où Tosquelles a pleinement participé ; ensuite dans le laboratoire qu’était la France des années quarante et de la seconde moitié du XXe siècle, où nous retrouvons Tosquelles sur des scènes intellectuelles qui, une fois encore, ont été déterminantes : la psychiatrie, le surréalisme, l’art brut, le cinéma, la philosophie, et la critique du colonialisme…

Pour tout cela, Tosquelles était en Catalogne jusqu’au livre de Joana Masó, un inconnu absolu ; en France, il était une référence dans les milieux de la psychothérapie institutionnelle et une influence décisive, comme je l’ai ressenti lors de la présentation du livre, mais plus présent dans le récit oral et la reconnaissance personnelle que dans l’histoire écrite académique. Masó l’a défini comme un grand absent et c’est une définition qui correspond mieux à sa représentation en Catalogne qu’en France, certes, mais c’est la définition exacte et précise qui vous apparaît quand vous mettez sur la table ce qu’il a fait et comment il a été reçu.

Une fois de plus, nous nous retrouvons avec un cas clinique, un cas qui discrédite la discipline de l’histoire, les institutions culturelles et les rouages de la réception. Et ce n’est pas que Tosquelles soit absent de l’histoire écrite par les vainqueurs, ce qui servirait à présenter les excuses habituelles, c’est que Tosquelles est absent de l’histoire écrite par les perdants, c’est-à-dire les siens. Ce sont les vaincus qui nous ont caché Tosquelles, oui les vaincus, car l’histoire est écrite par les vaincus, les vainqueurs en ont assez avec leur propagande. Ce sont les vaincus qui sont responsables du processus d’acculturation et de la fixation des esprits dans le discours officiel. Ce sont les perdants qui nous ont vendus, en échange de s’ériger en porte-paroles de l’histoire.

Du trotskisme à Jacques Lacan

FUNDACIÓ JOAN MIRÓ | Illustration de Joan Miró pour le livre <em>Parler seul</em> (1948-1950), de Tristan Tzara, inspiré par son séjour au sanatorium de Saint-Alban
FUNDACIÓ JOAN MIRÓ | Illustration de Joan Miró pour le livre Parler seul (1948-1950), de Tristan Tzara, inspiré par son séjour au sanatorium de Saint-Alban

Tosquelles, l’absent, est membre des partis trotskistes catalans BOC et POUM, dont il dit être le fondateur, mais il n’est jamais évoqué dans les récits ni présent dans l’imaginaire collectif de ces formations. Il dirige les services psychiatriques de l’armée républicaine pendant la guerre, et c’est comme si cela n’avait jamais existé. En France, c’est Tosquelles qui ouvre la relation, dont on sait qu’elle sera très fructueuse, entre la psychologie, l’avant-garde et la politique. Du surréalisme à l’art brut, il y a un fil qui passe par lui et le sanatorium de Saint-Alban (dans la ville occitane de la Lozère), mais il est aussi absent de l’imagerie avant-gardiste habituelle. La liste des noms de ceux qui transitent par Saint-Alban, de Paul Éluard à Frantz Fanon, montre une largeur de vue sensationnelle.

Et il y a encore plus d’invisibilité dans le retour intermittent et partiel de Tosquelles en Catalogne, également élidée dans les histoires de la résistance locale. En 1958, il participe au Congrès international de psychiatrie à Barcelone, avec Jacques Lacan, mais le discours officiel dit que la psychanalyse a été introduite dans l’État lors de la Transition espagnole après la dictature par les exilés argentins dans les années 1970, comme s’il n’y avait rien eu auparavant. Tosquelles, un absent parmi les siens, car ce sont les siens, en théorie, qui ont écrit toutes ces histoires.

Caché parmi les vaincus

ROMAIN VIGOUROUX/FAMILLE OU RABAH-TOSQUELLES | François Tosquelles, dans une aire de jeux des jardins Bonnafé de l'hôpital Saint-Alban, sur une photo non datée
ROMAIN VIGOUROUX/FAMILLE OU RABAH-TOSQUELLES | François Tosquelles, dans une aire de jeux des jardins Bonnafé de l’hôpital Saint-Alban, sur une photo non datée

Nous n’avons pas affaire à un cas de manipulation de l’histoire, nous avons affaire à un cas d’incapacité de l’histoire. Si nous étions un peu calotins, nous dirions que c’est la victoire finale de Tosquelles, qui ne se laisse pas fossiliser dans les pages des manuels et échappe à toute discipline. En réalité, il s’agit d’un autre exemple d’un auteur catalan qui ne peut en aucun cas s’inscrire dans les cadres rigides et douloureux que l’historiographie du XXe siècle a appliqués à tout, l’historiographie officielle des États, présente aussi bien dans la logique des vainqueurs que dans celle de celui des vaincus, ou dans ce qui est resté. Ce qu’on pourrait appeler le pacte mémoriel, qui n’est rien d’autre qu’une forme d’oubli consenti. Ici, Tosquelles, comme beaucoup d’autres Catalans nés avant la rupture qui signifie, en interne, la Guerre civile espagnole et, au niveau européen, la Seconde Guerre mondiale, ne rentre pas.

Je ne peux pas imaginer qu’un historien républicain de n’importe quelle république mette sur la table la lettre mythique que Tosquelles aurait envoyée à Staline pour lui dire que s’il avait l’intention de mener à bien la révolution communiste, la fusion entre l’Espagne et la Catalogne était une erreur parce que la relation historique de domination espagnole sur les Catalans ne pouvait être ignorée (vidéo à la fin). Je ne peux pas l’imaginer. Le même Tosquelles dans la même lettre dans laquelle il aurait également dit à Staline qu’il ne pensait pas aller à Madrid pour prêcher le communisme en castillan.

Catalogne et la peur     

ABEL CUTILLAS | Présentation de la version française Tosquelles. Soigner les institutions, avec l'auteur Joana Masó à la librairie parisienne L'Atelier
ABEL CUTILLAS | Présentation de la version française Tosquelles. Soigner les institutions, avec l’auteur Joana Masó à la librairie parisienne L’Atelier

Tosquelles ne peut faire partie ni de la propagande cynique des vainqueurs ni de la douloureuse histoire des vaincus, deux réductionnismes parallèles et verrouillés. Alors, de quel genre d’histoire Tosquelles peut-il faire partie ? Pas l’histoire positiviste, l’histoire documentaire, l’histoire des archives et des données que les mêmes personnes qui ont collecté, classé et standardisé les archives, les documents et les données nous présentent comme la seule histoire possible de tout. Cette histoire faite de papiers ne l’est certainement pas.

Ici aussi, Joana Masó a trouvé la réponse. Avec Mireia Sallarès, et dans leur processus de recherche sur Tosquelles, elles ont réalisé un documentaire de création (Histoire potentielle de Francesc Tosquelles, Catalogne et la peur, 2021; en catalan) et ont mis à l’écran le concept d’histoire potentielle, un concept développé par Ariella Azoulay (Potential History: Unlearning Imperialism, Verso Books-2019) et qui repose sur l’idée que l’histoire, en réalité, n’est pas l’histoire de ce qui s’est passé, mais de ce que nous avons décidé, pu, voulu garder. L’histoire potentielle est une discipline qui consiste à reconstituer l’histoire des événements à partir de ce que nous savons qu’est arrivé, mais dont nous ne disposons pas de preuves documentaires.

Une pratique artistique, et donc les historiens ne se sentiront pas mis au défi, c’est-à-dire menacés, mais avec un potentiel immense dans un pays et une culture trop habitués à découvrir que le récit officiel ne s’accorde pas trop avec les expériences personnelles et où l’imagination est entre interdite et atrophiée, c’est-à-dire mal vue. Si l’histoire potentielle a servi à présenter une figure comme Tosquelles, imaginez ce qu’elle pourrait faire avec d’autres aspects de l’histoire, lointaine ou récente.

Une chose attire l’attention du documentaire de Sallarès et Masó à ceux d’entre nous qui ne l’ont pas encore vu et nous donne vraiment envie, c’est le sous-titre : La Catalogne et la peur. N’importe quel Catalan comprend le message immédiatement, je suppose que pour le public français il faut l’expliquer un peu plus. Sans la peur, on ne peut pas comprendre la Catalogne, ni Tosquelles, ni aucun des autres personnages principaux du pays. Surtout, on ne comprend pas sa réception, ou sa non-réception, pour mieux dire, et non plus comment les perdants ont écrit l’histoire. Peut-être la fonction de l’histoire potentielle est-elle de nous émanciper de la peur. En fait, il serait très logique que l’histoire potentielle de la Catalogne commencé avec Tosquelles, car sa pratique psychiatrique consiste précisément à libérer la psychiatrie de la peur des fous. On verra s’il est capable de faire de même avec les peurs d’autres disciplines, à commencer par la peur que l’histoire fait aux historiens.

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